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Un des ruchers de Christian MACLE, situé dans une réserve indienne : on y retrouve un peu l'ambiance dans laquelle se déroule mon histoire.

L'histoire qui suit est inspirée de faits réels.

                                                                   
 Le voleur de ruches

    Il était une fois un apiculteur Canadien qui possédait des ruchers dans une région très isolée, loin vers l'ouest. C'était un coin encore si sauvage qu'il était peuplé de toutes sortes d'animaux que l'on ne rencontre habituellement pas dans les campagnes. Toutes sortes de bêtes étranges vivaient dans ces contrées, comme ces orignaux libres d'aller et venir à leur guise dans cet espace quasi infini.
    Notre apiculteur, lui, se sentait bien parmi toute cette faune et jamais il n'avait été menacé par les habitants de ce petit paradis. Il se rendait régulièrement à ses ruchers souvent situés dans des clairières au milieu de la forêt, la vie coulait paisiblement, ses abeilles trouvant là profusion de fleurs mellifères pour assurer leur subsistance et celle de leur "maître". La fin de l'été approchait, les papillons monarques avaient déjà repris leur long périple vers le Mexique.
    Mais un beau jour, en se rendant dans son rucher préféré - situé sur une petite élévation on avait de cet endroit une vue magnifique sur la forêt - il se rendit soudain compte qu'à l'emplacement où se trouvait auparavant une colonie il n'y avait plus rien, on devinait pourtant encore la trace laissée au sol par la ruche.
    " Je n'ai pas retiré de colonie lors de mon dernier passage la semaine dernière... c'est étrange".
   Alors bien sûr il compte les ruches : une, deux, trois... dix-sept, dix-huit, dix-neuf ! "Il en manque une, j'en avais vingt tout juste la dernière fois que je suis venu ; au voleur ! On m'a volé une ruche ! ". Mais il se rendit soudain compte qu'aucun être humain n'était là pour écouter sa supplique, les arbres alentours amortissant le son de sa voix ; il est tout seul... tout seul vraiment ?
    "Qui a bien pu commettre ce forfait ? ". Il observe attentivement à la recherche d'indices qui lui permettraient de comprendre ce qui a pu se dérouler pendant son absence. Rien, aucune trace laissée par le voleur.
    Il se dit qu'il a peut-être fait une erreur, que peut-être il ne restait en fin de compte que dix-neuf ruches quand il est parti la dernière fois. Il continue donc son travail et son esprit est maintenant tout occupé par la visite des colonies d'abeilles, concentré qu'il est par la recherche des reines. Si bien que lorsqu'il quitte le rucher il n'est plus préoccupé par la mystérieuse disparition.
   Une semaine plus tard, il revient sur les lieux et durant le trajet s'est remémoré l'incident constaté lors son dernier passage. Alors, dès son arrivée dans le rucher, avec un peu d'inquiétude, il se met à compter ses ruches : une, deux, trois,... dix-sept, dix-huit ! " Par Saint Ambroise ! " - il faut vous dire que lorsque tout va mal, les apiculteurs n'ont d'autre choix que d'invoquer leur Saint patron - " On m'a encore volé une ruche ! ". Toujours aucun indice, mais il doit réagir désormais et quelque puisse être ce voleur, il ne va sûrement pas le laisser agir en toute impunité !
   De retour vers sa maison il met au point un plan pour mettre fin à cette forfaiture. Il pense que, peut-être, les ruches ont pu lui être volées juste après son passage, de jeunes pousses d'herbe ayant eu le temps de germer aux emplacements laissés libres. Aussi décide-t-il de retourner le jour même dans son rucher et bien équipé cette fois ! Il met dans un sac à dos tout ce qu'il lui faut pour pouvoir bivouaquer sur place plusieurs jours durant : vivres, boissons, sac de couchage,... il prend aussi son vieux fusil pour le cas où il aurait à faire face à quelque danger.
   Il retourne donc vers son rucher et stationne son véhicule à plusieurs miles - au Canada les distances se comptent en miles et non en Kilomètres - de son emplacement. Il marche donc jusqu'à ce qu'il trouve une cachette parmi les broussailles à moins de 50 pas de ses ruches. Il s'assure de n'être pas "dans le vent" pour ne pas alerter les animaux qui pourraient s'approcher. Parfait, c'est un point d'observation idéal pour surprendre le voleur. Il se fait discret, silencieux, désormais sa meilleure arme c'est la patience...
   Le temps passe, forcément long quand on doit rester immobile sans faire de bruit, le soir approche, la fraîcheur arrive et le sommeil le gagne... En pleine nuit un bruit sourd le réveille brusquement ; le temps de réaliser où il se trouve, le temps de se redresser... plus rien. Sitôt sorti du sac de couchage il se précipite vers son rucher, le cœur battant à se rompre ; quelque soit ce que c'était, il s'agissait d'une chose vive et massive à la fois, les ténèbres de cette nuit - la lune en était à son premier quartier - l'ont engloutie. Il balaie les ruches avec le faisceau de sa torche électrique et les recompte : une, deux, trois,... dix-sept ! Il savait par avance qu'il manquerait encore une ruche, il a été négligent et il sait que l'on paye toujours ses moments d'inattention. Mais il a désormais une idée... il croit savoir à quoi il doit faire face à présent.
   La persévérance n'étant par la moindre de ses qualités, il sait maintenant comment il doit s'y prendre... il se prépare donc à passer une deuxième nuit sur place, certain que le voleur va revenir la nuit prochaine : la ruche qu'il vient de prendre se trouve être la plus chétive du rucher, quand le voleur le découvrira il sera forcément mécontent et il reviendra sans plus attendre afin de réaliser un autre larcin, c'est sûr.
    Notre homme se remet donc à son poste de guet et se prépare à passer une nuit blanche. Pour être certain de ne pas succomber au sommeil il boit un bon litre de café très fort. La nuit vient à nouveau mais cette fois il est prêt.
    Vers minuit il entend un bruit sourd, puis ce sont les buissons qui s'agitent : la chose avance d'un pas assuré en direction d'une ruche et là il voit ce qu'il ne pensait pas possible... un ours ou plutôt une ourse poser ses pattes avant sur chaque côté de la ruche et dans un même mouvement se redresser* sur ses pattes arrières puis pivoter pour repartir debout pareille à un être humain et encore, avec une ruche pleine de miel et d'abeilles solidement maintenue entre ses griffes ! Il y a maintenant moins de dix secondes que l'ourse a pénétré dans son champ de vision et le fusil est là solidement positionné en direction de la bête ; le cœur bat la chamade : est-ce un grizzli ? Ils ne s'aventurent pas habituellement aussi loin de leur territoire. Mais c'est une femelle, il en est sûr, et elle est énorme. Le doigt a déjà commencé sa pression sur la gâchette. L'hésitation... si je la blesse ! Elle risque de m'attaquer et je n'aurai pas le temps de recharger mon vieux fusil à un coup... et puis cette scène : il y a là quelque chose de théâtral. Mais encore : c'est une femelle, sûrement quelque part dans la forêt ses petits l'attendent, confiants dans la capacité de leur mère à rapporter de la nourriture.
     Le doigt se retire de la gâchette, le fusil se baisse, l'ourse s'éloigne avec la ruche, elle n'a rien soupçonné du terrible danger qui pesait sur elle. C'est à nouveau le silence qui emplit cette nuit sans pareille. Le tout aura duré moins d'une minute.
    Cette fois inutile de recompter les ruches, il en manque une c'est certain, mais s'il est un regret pour l'apiculteur, ce n'est pas celui d'avoir baissé son fusil mais bien plutôt de n'avoir pas pris son appareil photo pour immortaliser ce spectacle inimaginable.
    Le plus sage ensuite fut de déménager le rucher dans un lieu éloigné de cette ourse... elle avait quand même un peu trop pris goût aux douceurs du miel...

* authentique


Des orignaux en bordure de forêt

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